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« Pour de considérables sommes d’argent, l’opinion publique peut être modelée… »

   Blue Charity Business : Suite

Alain Le Sann
dimanche 16 décembre 2012
statut de l'article : public
citations de l'article provenant de : L’Encre de Mer


Mark Dowie, American Foundations

« Pour de considérables sommes d’argent, l’opinion publique peut être modelée… »

Fondations américaines et environnement.

Mark Dowie est un journaliste d’investigation, spécialisé sur les questions d’environnement et les Organisations environnementalistes. Il enseigne également le journalisme à l’université de Berkeley. Il a publié plusieurs ouvrages très remarqués, et souvent primés, sur le mouvement environnementaliste aux Etats-Unis, le rôle des ONGE et des fondations. « American Foundations, An Investigative History »[1] a été publié en 2002. Il propose une analyse très critique du rôle des fondations dans la société américaine. Plus récemment, en 2009, dans « Conservation Refugees », il dénonce le rôle des ONGE américaines dans l’expulsion de millions d’indigènes de leurs territoires ancestraux, au nom de la préservation de l’environnement. L’analyse de ces ouvrages est très intéressante pour les Européens, mais aussi tous les Non Américains, car ces ONGE et Fondations interviennent dans le monde entier et influencent fortement les débats internationaux sur la protection de l’environnement, les politiques des pêches, la préservation de la biodiversité. Mark Dowie a étudié tous les domaines d’intervention des fondations, santé, éducation, arts, etc. Notre analyse se limite au décryptage des engagements des fondations et ONGE sur l’environnement terrestre, mais cela permet de comprendre les actions menées depuis, sur l’environnement marin et la pêche.

Une philantocratie

Les années 1990-2010 ont été marquées aux Etats-Unis par une explosion du nombre et de la puissance des fondations, ce phénomène devrait s’accentuer avec la remise en cause du rôle de l’Etat et des politiques publiques. Mark Dowie estime que 20% de la richesse privée transférée d’une génération à l’autre pourrait atterrir dans le capital des fondations. Ce capital était de 400 milliards de $ en 2000. La croissance de cette philanthropie privée sert à justifier le refus de la redistribution de la richesse par l’impôt. Il n’est donc pas étonnant de constater que l’accroissement du fossé entre les riches et les pauvres aux Etats-Unis accompagne le renforcement des fondations et associations. Les fondations n’assurent que 10% des dons, mais elles disposent d’un pouvoir considérable et pèsent de plus en plus dans le débat public. Elles ont ainsi financé l’émergence du reaganisme par le soutien à des « think tanks ». Actuellement, elles pèsent sur l’orientation des mouvements sociaux, à l’exception du syndicalisme. Mark Dowie considère que : « leur travail a été conçu pour simplement perpétuer les systèmes économiques et sociaux qui permettent aux fondations d’exister ». Pour lui, « elles sont indiscutablement ploutocratiques ». Comme ce terme est trop connoté, il en a créé un autre « la philanthocratie ». Les milliers de fondations américaines (50000 en 2001) sont dirigées par des milliers de bureaucrates qui considèrent généralement qu’ils ont la sagesse pour résoudre les problèmes parce qu’ils contrôlent l’argent. Cet argent est détourné pour une bonne part de l’impôt qui aurait permis de mener des politiques publiques mieux ciblées et plus efficaces. « Avec les meilleures intentions, leurs remèdes sont souvent tardifs et parfois totalement futiles ». Elles constituent de fait des institutions publiques, organisées de manière privée selon des logiques d’entreprises, qui ont pour but de remplacer l’action d’Etats affaiblis. Ces fondations ne sont pas antidémocratiques mais non démocratiques. Elles n’ont de compte à rendre à personne.

L’environnement, un champ d’intervention récent pour les fondations.

Mark Dowie consacre un chapitre de son livre à l’engagement des fondations pour la défense de l’environnement. En 2000, peu de fondations intervenaient sur ce sujet et leurs financements allaient essentiellement à 5 ONGE : Sierra Club, Wilderness Society, Environment Defense Fund (EDF), National Wildlife Federation, Audubon Society. Ces 5 ONGE recevaient 70% des fonds dédiés à l’environnement. Les fondations privilégient les ONGE qui ne critiquent pas les entreprises et ne se battent pas pour plus d’intervention de l’Etat. Depuis 2000, les fondations ont certainement engagé plus de fonds dans ce domaine, notamment les nouvelles venues comme Moore ou Packard. Elles ont créé une structure de coordination, EGA (Environment Grantmakers Association) qui regroupe plus de 200 fondations et aussi de grosses entreprises.[2] EGA coordonne des groupes spécialisés dont le Marine Working Group. Les membres d’EGA donnent 1 milliard $ pour la protection de l’environnement. Les fonds destinés à l’environnement étaient limités à 4 milliards $ en 2000, sur un total de 150 milliards de dons des fondations. Les ONGE, en 2000, ne recevaient que 7% de leur budget des fondations. Les opérations financées étaient surtout des opérations foncières pour la création de parcs nationaux. En réalité ces dons de terres font partie d’un système fiscal d’exemption de taxes. Les fondations sont les plus généreuses avec les ONGE qui s’inscrivent dans le système par la promotion des incitations par le marché et le lobbying. Avec les dons des fondations, les ONGE peuvent lever d’autres fonds privés mais les fondations contrôlent l’usage de leurs contributions sur le modèle des investissements industriels. Quelques fondations seulement interviennent directement, c’est le cas du Pew Charitable Trust et du Rockefeller Family Fund, dans ce que Mark Dowie appelle « l’environnementalisme bureaucratique », par opposition au militantisme de groupes de base, qui n’est pas soutenu. Cette analyse correspond à la situation au début des années 2000, c’est aussi l’époque où certaines fondations structurent leur engagement sur les questions de la pêche.

Un militantisme sous contrôle

Les solutions à promouvoir sont définies par les chargés de mission des fondations directement engagées, des experts et des consultants choisis par les fondations plutôt que par les organisations soutenues. Il y a, selon Mark Dowie, un déplacement du pouvoir, de la résolution des problèmes, du processus de décision, de l’ONGE vers la fondation ; C’est l’argent qui impose sa loi en l’absence de démocratisation des fondations. Rebecca Rimel, la puissante présidente de la Pew Foundation le reconnaît mais elle soutient que Pew veille à rester à l’écoute des ONGE qu’elle soutient. On peut en douter quand on analyse la stratégie mise en œuvre par la tête pensante de Pew, Joshua Reichert, dans les années 1990. Ce dernier est, pour Mark Dowie, un faiseur de rois, il oriente les débats, refuse de financer ceux qui rejettent les compromis, choisit les dirigeants des ONGE à écarter. En 1993, il fonde Environmental Strategies pour aider les ONGE à mener des campagnes d’opinion auprès du grand public. Tom Wathen, son associé, élabore un document stratégique étonnant : « Pour de considérables sommes d’argent, l’opinion publique peut être modelée, les pouvoirs mobilisés, les recherches menées sur les enjeux et les décideurs publics verrouillés, tout cela dans un arrangement symphonique. »[3] Le but est d’obtenir des décisions politiques et pour cela « les fondations jouent intégralement leur rôle dans la planification et la mise en œuvre des campagnes sur les enjeux, parce qu’elles sont par leurs financements, le point nodal de la coopération entre les ONG ».[4] Josh Reichert précise dans une interview : « Pew ne demanderait jamais à une ONGE de modifier son programme », mais il reconnaît que « ces groupes pourraient très bien le faire pour obtenir l’argent qui miroite devant elles ».

Pour Pew, les financeurs doivent participer au bureau des organisations soutenues, par leur seule présence, ses représentants exercent une pression et un contrôle. Ils en font des organisations sous contrôle, particulièrement lorsqu’il s’agit de coordination qui n’ont de comptes à rendre qu’à leurs financeurs et dépendent étroitement du financement de la fondation. L’organisme de Reichert s’appelle maintenant National Environment Trust et reste très influent ; les ONGE s’adaptent aux marottes de leurs financeurs et elles sont très rapides à saisir les nouvelles orientations des fondations. Les grosses ONGE disposées aux compromis, financées par les fondations, l’ont emporté sur les ONG de base et réellement militantes, moins sensibles aux compromis avec les grandes compagnies. Ainsi l’argent a été dispensé aux ONGE pour la protection des forêts, à condition qu’elles s’engagent à accepter les compromis, à ne pas nommer les entreprises mises en cause et à rentrer dans une coalition. Pew a créé une coalition contre la déforestation et l’a piloté avec scientifiques, juristes et consultants, définissant les buts, les objectifs, les structures de mise en œuvre de la campagne, finançant le personnel. Quand Joshua Reichert et quelques autres choisissent une nouvelle orientation, beaucoup de fondations s’alignent. Par contre les organisations les plus innovantes et les plus militantes à la base n’ont pas de soutien.

Ce modèle de financement et de contrôle des ONGE luttant contre la déforestation semble répliqué aujourd’hui dans le financement de la campagne sur la réforme de la PCP. C’est d’ailleurs Josh Reichert qui pilote à Washington l’European Marine Program de Pew qui a débouché sur la création d’Océan 2012, une coalition d’ONG et de groupes de pêcheurs, dirigée par des salariés de Pew avec l’apport de financements de la fondation Oak.

L’argent a une odeur…

Les fondations comme Pew ou d’autres peuvent avoir des engagements en apparence très « progressistes », mais elles ne vivent que de l’argent d’un système dont elles prétendent combattre les effets sociaux et environnementaux négatifs. Pour Mark Dowie, « les fondations dépendent de l’inégale répartition des richesses ». Le défi pour elles « est de trouver des remèdes qui laissent intact le système qui les a créées ». Ainsi les fondations qui s’engagent dans la défense de l’environnement possèdent des actions dans des sociétés (pétrole) responsables de pollutions et dégradations écologiques. Plus elles ont d’argent, plus elles peuvent combattre la pollution, mais leur action est loin de compenser les dégâts réalisés.

Mark Dowie en appelle donc à une réforme du système des fondations aux Etats-Unis, pour réduire leur pouvoir. Il préconise une limitation de leur capital à 1 milliard $, des limites à leur durée et une démocratisation de leur direction. Il y a peu de chances pour que les philanthocrates renoncent aisément à leur pouvoir.

Une récente étude canadienne sur l’histoire et l’idéologie des fondations philanthropiques rejoint largement les analyses de Mark Dowie : « si les riches philanthropes font certes preuve d’un esprit civique sincère, leurs actions et organisations contribuent à la reproduction d’un système antidémocratique d’élaboration et d’allocation des services sociaux de base. » « Le philanthrocapitalisme se révèle,… une solution rêvée au retrait de l’État »[5].

Alain Le Sann

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[1] Mark Dowie, American Foundations, An Investigative History, éd. The MIT Press, Cambridge (USA), 2001, 320 p.
[2] site ega.org
[3] cité par Mark Dowie, p. 98, op. cit.
[4] ibid.
[5] Mathieu Charbonneau. in Revue de littérature et périodisation de l’histoire moderne des fondations philanthropiques en Europe et aux Etats-Unis : les cinq âges d’or de la philanthropie, Cahiers du CRISES, 2012, 74 p, p 67.




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